Les abysses jaunes

I.

Il y a le son du vent et le mouvement incessant des feuilles accrochées aux branches des grands arbres, il y a ces hautes tours blanches construites soixante ans ans auparavant qui transpercent le ciel de la banlieue, il y a ces herbes trop sauvages autour des vieux bâtiments et ces fleurs sur la pelouse, il y a les nuages noirs du mois de juin avant l’orage, puis il y a toi, debout et immobile devant l’immeuble, tes cheveux très courts ne ressentent pas la force du vent mais ton tee-shirt, lui, drape ton torse comme un jeune dieu moderne, tes bras nus frissonnent un peu, on voit quelques veines sombres courir par-dessous ta peau et jusqu’a tes poignets : le poignet de droite supporte le poids d’une épaisse montre en argent, il est tard ce jour-ci et c’est pourquoi la nuit tombe, ton regard fixe plusieurs points dans le néant, tu consultes ta montre et le chiffre onze te saute aux yeux, d’ailleurs tes yeux sont clairs, clairs comme une nuit d’été à deux heures du matin, et même de loin on voit bien ce que tu penses, tu trembles à l’idée d’avoir plus froid encore tout à l’heure, tu bois une canette de bière tiède, le goût est fade et amer aussi, on entend là-bas le bruit d’une voiture qui roule en zigzaguant et c’est le seul bruit alentour excepté le son du vent, comme si tout était endormi ou mort sauf toi, oui toi, prince des ténèbres aux portes de la cité : tu ressembles à ces effrayantes statues en marbre blanc qui gardent l’entrée d’un palais.

 

II.

Je remercie Dieu de m’avoir donné vie, je remercie Dieu de me donner la mort, je remercie la terre qui engloutira mon corps, je remercie les cieux pour leur infinité, je remercie l’air d’avoir empli mes poumons, je remercie l’azur d’être entré dans mes yeux noirs, je remercie les océans et les mers et les oiseaux qui volent au-dessus d’eux, je remercie les flammes rouges et l’herbe et la rosée, je remercie mon père et ma mère et le sang de mes ancêtres, je remercie les longs chemins de sable et l’ombrage des palmiers au détour de la route, je remercie les animaux d’avoir parlé un autre langage, je remercie les battements réguliers de mon cœur, je remercie les déserts et les épaisses jungles, je remercie le Commencement et la Fin qui forment l’Éternité, je remercie l’univers d’être ma demeure, je remercie l’univers d’être mon tombeau.

 

III.

Le Mac Do est plongé dans le noir.
Sur le mur, les images électroniques d’hamburgers et de frites grésillent en émettant une faible lumière orange tandis que les images de glaces et de cookies se sont éteintes :  dans leur repos mortuaire, on aurait presque pu les confondre avec des photographies d’hosties et d’encens trônant sur l’autel d’une nouvelle église. La serveuse se tient recroquevillée sous la machine à soda, sa tête penche vers le sol et ses cheveux plaqués sur son crâne ne tombent pas malgré la pesanteur. Un employé a le visage caché par la casquette jaune de l’entreprise : il est allongé de tout son long sur le carrelage gris et blanc à côté d’une friteuse.
Je tire une dernière balle dans le torse de la fille.

 

IV.

La voiture s’est arrêtée devant toi :  deux phares éblouissants  inondent entièrement ton corps, tes yeux se plissent au contact de la lumière, ta tête fait un mouvement de recul et la canette en métal glisse lentement entre tes doigts et tombe par terre, puis les phares d’un coup s’éteignent, tout redevient obscur, tout redevient silence ; tu te redresses et t’approches maintenant du véhicule, pas à pas, tu regardes l’heure : onze heures et treize minutes, puis tu ouvres la portière noire, elle grince, soudain tu penses à ta mère, la-haut dans le ciel infini, perdue pour toujours : tu t’assieds sur le siège, puis tu claques la porte d’un coup sec, on dirait un coup de feu et tu prends peur à l’idée que ton père à cause de ce bruit violent puisse t’apercevoir dans cette Mercedes immatriculée quatre-vingt quinze : tu regardes le conducteur, il porte des Ray-Ban légères aux verres sombres et fumés, il te regarde lui-aussi, tu devines ses pupilles plantées dans les tiennes, sa bouche s’entrouvre légèrement comme pour dire «Alors…?», et dans un mouvement d’œil quasi-indétectable, tu lui réponds «Démarre.»
La voiture traverse la ville et s’engouffre rapidement sur une route déserte à sens unique, tu songes tout à coup au ciel bleu vif de ce matin, cette vision te transporte et t’éblouit, tu voudrais nager dans ce ciel comme on nage sous l’eau des Caraïbes, mais l’homme à côté de toi respire fort en tirant sur sa cigarette, c’est évident que ce type est fou, tu n’oses pas le regarder plus, tu en as déjà assez appris en remarquant l’emplacement de son arme situé dans la poche de son pantalon en jean, la forme du gun faisant penser à sa bite : tu imagines des filles en train d’approcher leurs lèvres humides et rouges sur ta bite à toi, largement en érection, puis tu te souviens qu’il fait nuit dehors, tu apercois dans le reflet du rétro-viseur un jeune homme à la peau livide que tu ne reconnais pas, ton coeur effrayé cesse de battre un instant, tu tentes de te calmer en ouvrant la fenêtre et en respirant profondément, l’aiguille sur le chiffre douze émet enfin un son aigüe : il est exactement l’heure qu’il doit être maintenant.

 

V.

Je cracherai violemment sur le sol les baies sauvages qui ont tâché mes dents, je frotterai mes mains sales aux feuilles parfumées des grands arbres, je plongerai ma tête entièrement sous l’eau : Dieu me délivrera, Son Regard fixé sur moi comme un néon ardent.
«Les ténèbres sont profondément statiques et noirs comme une grotte aux rochers coupants» : dirai-je d’un seul souffle, lors de la mort de ma troisième vie.
Je fermerai les yeux lentement en ne pensant à rien, je sentirai mon corps bercé par le courant de l’eau ; des corbeaux  blancs crieront sur le rivage en ouvrant grand leurs becs, et la Mort en volant passera son ombre sur mon visage.

 

VI.

Il est entré dans le restaurant et il a dit ça :
«Bonsoir, je voudrais deux menus Big Mac maxi, frites et coca avec un sunday caramel et un cheesburger, plus trois sauces chinoises et une au curry, sur place.»
Alors, la statue de Ronald Mac Donald est tombée brutalement sur le béton, brisée dans sa chute en milliards de morceaux minuscules et  tranchants.
Le soleil se levait.
La couleur du ciel ressemble maintenant à une aquarelle post-futuriste.

 

VII.

Ton corps est entouré de cactus noirs, tes mains font des mouvements impies en direction des dieux, ton regard est sauvage et plein d’abandon, tu hurles en pointant ton gun vers le feu que tu les tueras tous s’il le faut et le feu te réponds en étirant ses longues flammes, tu vois à travers lui ce que d’autres ont déjà vu, le feu est si haut maintenant qu’on dirait qu’il brûle le sommet du ciel ; les étoiles sont d’un blanc glacial, oui :
«Les étoiles sont d’un blanc glacial.»
Puis, comme dans le jeu vidéo GoldenEye :
Tu meurs soudain.

 

VIII.

Ton cœur avait battu pour elle sous un maillot rouge coloré cent pour cent polyester et tes yeux longuement l’avaient contemplé, tu la revois au milieu de ce parc un soir d’été quand elle t’attendait debout sous les arbres, c’était il y a trois ans, tu revois ces montagnes et leurs terrifiants sommets se détacher devant le ciel nocturne, tu revois son corps vivre devant toi comme un grand feu ; maintenant des larmes coulent derrière tes lunettes de soleil noires Gucci, Pourquoi cette douleur ne s’en va-t-elle pas comme la nuit s’en va lorsque le jour apparaît, Pourquoi le bleu du matin est-il si clair et pur ? Nos tombes sont moins visibles que ce logo Mac Donald qui flotte au bord d’une route dans la nuit.

 

IX.

Je ne veux pas aller au ciel
Mais tout au fond d’une claire piscine
Cette rave-party confidentielle
S’appelle la Mort, et me fascine

Je ne veux pas aller au ciel
Ni sous les pierres et les racines
Dans l’infernal et démentiel
Tombeau je prie qu’on m’assassine

Je ne veux pas aller au ciel
Les saules pleureurs et la glycine
Recouvrent mon corps en un linceul
(J’écoute du rap en Palestine)

Je ne veux pas aller au ciel
Quand viens l’orage, les abysses jaunes
-Je t’ai aimé, je suis si seule-
Sous l’eau trop lisse coule mon i-phone.

 

X.

Elle a regardé très longtemps dans ses yeux comme un animal au-dessus d’un fleuve fixe son propre reflet à la surface de l’eau : le bruit sourd des voitures sur une autoroute lointaine créait une sorte de musique autour d’eux semblable au son des avions dont les réacteurs émettent toujours une vibration puissante et grave. Elle, elle était jeune et belle, mais belle qu’un peu seulement.
«Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça?»
Il lui a dit.
C’est vrai, elle le regardait bizarrement, sans cligner des yeux : comme quelqu’un de mort.
Et c’est là qu’elle a répondu :
«Je suis partie pour toutes les fois où j’aurais dû partir.»
Ses cheveux longs et jaunes évoquaient une pub des années 2000 glorifiant le fast-food, ils tombaient sur ses seins dans une chute rapide, comme une cascade fluo qui prend fin aux abords d’une sombre forêt.
Lui, il n’a rien dit pendant un instant, parce qu’il venait de comprendre pourquoi elle était si pâle.
Il a avancé sa main vers elle, pour vérifier, et au moment où il touchait son pauvre ventre, sa main traversa entièrement  tout le reste de son corps transparent : c’était un fantôme.